DESS(e)INS DÉ-FIGURÉS

Peinture et médias mixtes.
Galerie du théâtre Magog – Art contemporain, Magog, Québec.
Mai – juin 2013.
Commissaire, Françoise Le Gris.

http://video.estrie.hebdosregionaux.ca/video/en-vedette/reportages-locaux/1491619993001/louisette-gauthier-mitchell-expose-a-magog/2347174345001

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Carton d’invitation

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Vue partielle de l’exposition.

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Vue partielle de l’exposition.

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Vue partielle de l’exposition.

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De gauche à droite : Louisette Gauthier-Mitchell et Françoise Le Gris.

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Vue partielle de l’exposition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dess(e)ins dé-figurés 

Œuvres de Louisette Gauthier-Mitchell (2010-2013)

Dé-figuration   

Figurer veut aussi dire concevoir autant que dessein veut dire concept, projet, idée, but. Dé-figurer veut dire défaire la figure, balafrer le visage, mais aussi désengager  les habitudes figuratives, ruiner la représentation et ses mécanismes appris. Ainsi, on dirait bien que dans cette série d’oeuvres, il s’agit de démonter la figure, de brouiller les repères spatiaux, d’ancrer/encrer des devenirs de dess€ins qui empruntent autant à la faculté poétique qu’au déploiement de processus techniques comme table opératoire des métamorphoses.

L’espace de création chez Louisette Gauthier-Mitchell ne peut être assimilé à un monde extérieur, observable et objectif. Il s’agit plutôt d’un espace intime, proche du corps et du cœur, une sorte d’Antre où l’artiste nourrit ses monstres autant que projette ses illuminations. C’est pourquoi son art, plein de remous est soumis à des phases cycliques, est agité de courants intérieurs, est mû par des vibrations multiples, détonations visionnaires et gouffres de mémoire. On y lit, en filigranes, une douce insurrection nourrie par cette profusion vitale, cette disposition à accueillir ce qui advient dans l’acte de création.  Ce labyrinthe forgé à même l’œuvre n’a rien d’un arpentage rationnel, au contraire, il s’élabore en abordant l’irrationnel et le chaotique. Sorte de chaosmos incluant tous les mouvements contradictoires et les dérives d’une imagination profuse, produisant sans entrave, si ce n’est corsetée par les forces contingentes et structurantes d’une éclatante maîtrise plastique.

Un rapport complexe s’établit avec le réel où on ne peut que deviner des indices  d’un entre-monde, d’un arrière-monde, plus ou moins magique, plus ou moins occulte. C’est là que joue la faculté hallucinatoire semblable en cela à l’Alchimie du Verbe chez Rimbaud, dans Une Saison en enfer. Ainsi, giclures semi contrôlées,  rideaux de lignes, lieux clos, êtres hybrides, anatomies défaillantes, devenirs corpusculaires du point, contribuent, ici, à une écriture emmêlée où le Paradis et l’Enfer ne font plus qu’un.  L’art du dessin implique l’habileté à reproduire le réel avec précision et exactitude. Nul doute que nous avons reconnu ces qualités chez Louisette Gauthier-Mitchell. Or, cette virtuosité de l’artiste pratiquant le dessin ne la satisfait plus, et c’est à défaire ce qu’elle sait faire que l’artiste s’emploie surtout.

Antre

L’Antre, lieu mythique, abri, grotte protectrice possède les qualités symboliques de l’enveloppe maternelle, utérine. Lieu premier de toutes les angoisses et de toutes les promesses, en ce sens, l’antre est le lieu magique des transformations et des métamorphoses. Chimères, spectres, êtres fabuleux, le circuit dédalique de l’antre ouvre ses voies mystérieuses. Caverne de l’inconscient, des souvenirs diffus, de la mémoire enfouie, sentiers de l’âme et du cœur étoilé, espace de nidation et de naissance tout autant que de ténèbres, l’antre est ce lieu ultime où l’artiste s’active à ouvrir mille couloirs, à couvrir mille parois de sa grotte obscure et à l’illuminer du feu de l’art, à l’éclairer de la lumière de la connaissance.

Le dess(e)in dé-figuré, n’est-ce pas la nuit détissée de Pénélope, toile effilochée de l’attente et de la patience, du désir et de la crainte. Et toile retissée le jour, subterfuge, tromperie des prétendants et avantage du temps gagné sur le retour tant attendu. C’est cela la défiguration du dessein, l’espace secret, le lieu du rêve, de la nuit qui défait le jour, de l’âme ténébreuse qui s’ouvre en plein soleil.  L’antre, c’est l’ouverture des pistes, c’est la croisée des chemins perdus et recommencés, les trajets interrompus, les détours, les spirales étourdissantes, c’est là où l’artiste rencontre son Minotaure. Labyrinthe des désirs, des épreuves et des constellations de l’imaginaire, l’œuvre déploie ses subterfuges, ses retournements, lance ses filets suivant les chemins multiples ouverts, et fait mouche. Dans les trajets aménagés traversant l’œuvre, des espaces se creusent, des scènes s’ouvrent, tout à coup. Elles laissent apercevoir, ici, l’artiste croquant son modèle, ou là encore, des intérieurs emmurés où s’engouffre l’angoisse des figures qui étouffent, souffrent ou jubilent dans ou malgré leurs corps infirmes-déformés.  En certains cas, la scène ressemble à un drame aux personnages d’éclopés, à une boutique de prothèses, ou encore un étal de boucherie. L’obsession du corps, de sa vitalité et de sa fragilité commande la découpe d’objets partiels, fragments anatomiques dans l’élaboration desquels l’artiste exerce son faire chirurgical.

Dessin

L’opposition simple serait entre blanc et noir. Ardoise ou salle de cinéma, puits ou voie lactée, le noir enveloppe. Le blanc est vastitude, lumière, étendue. Il sommeille. Une polarisation fondatrice oppose les parois couvertes d’écritures aux réserves et marges offrant le silence de leurs étendues. Ces foyers incandescents dans l’œuvre, l’éclair surgissant de la pénombre, fondent le cycle des profondeurs nocturnes et des illuminations diurnes, combat constant entre les ténèbres et la lumière.

Formes déformées, plutôt figures polymorphes composant avec des échappées de profils, des bijoux anatomiques ayant perdu leurs écrins, giclures, plaies ouvertes, ossatures brisées le long des échafauds, où les vertèbres démantelées cherchent leurs figures, parties orphelines de leur entité première, histoires de naguère, substances défaites, monde à l’envers, renversé. Par quel bout tiendra-t-elle, cette Arche, pleine d’animaux défaits, à la dérive des espèces et des continents?

Ce fractionnement de la surface, ce dépeçage des corps, ce démembrement des entités fictives n’appellent-t-ils pas le remplissage, le ficelage, les lignes-filets, mailles et nœuds du dessin qui se déploie afin d’éviter une fuite des substances, un évidement, une décomposition définitive des morceaux épars. Si la ligne sépare, aussi elle unit et ligote la figure disparaissante. Constructive, active, elle provoque aussi anéantissement et évanescence par surabondance, fouillis, treillis, nids, chutes d’infinités de lignes-chevelures déliées, suspendues, lâchées en détresse. Rideaux de lignes, prolifération cellulaire des gangrènes biologiques se dispersent. Ces flux animés et rapides viennent parfois se flétrir en quelque musée des masques et des antiquités, fragments de vieux plâtres emmurés aux silencieux profils.

Les jeux et les enjeux du dessin interrogent les contours, les surfaces, les pleins et les vides, le centre et la périphérie, la cartographie du support. Ainsi, des membres tatoués, des ouvertures/orifices bourrés de graffitis, des cartouches animées de taches informes, de lignes en fuite, des marges où dépassent des bouts de figures, pied, main, lignes perdues, franges effilochées de la parure et du dessin. Ces détails prennent l’allure d’enluminures autour du corps central de la composition, débordant dans les marges, les espaces en réserve. Car, le vide appelle l’inscription, la marque, le décor. Ainsi, les motifs divers lâchés dans la blancheur se disséminent, lettrines ou écritures, ornements floraux ou animaux. On voit aussi, quand les lignes se délient, s’espacent, des bouffées d’air les distanciant les unes des autres, alors que des multitudes de points, d’infimes parcelles embryonnaires forment les archipels d’une vie future.

Encre et acrylique

L’encre suit la plume dans une écriture cryptique, secret des mains agiles et âme inspiratrice de l’écriture. Car c’est bien de l’encre que l’écriture surgit avant même de surgir du cerveau. Filet, trace, l’encre marque, creuse la surface et de ses accumulations, de ses éclats moirés, de ses flaques glauques et obscures naissent les figures, et s’animent les récits graphiques. L’encre, et ainsi de la peinture acrylique, possède bien, en effet, cette propriété liquide qui en fait autant une tache, une mare ou une coulée organique, fluviale. Charnier de signes, écran des visions nocturnes, la tache, étang de symboles noyés dans sa noirceur, liquide glauque des naissances à venir, s’étend et se répand. L’encre jette l’ancre là où figurer se joue. Et dans leurs parcours erratiques, les figures se figent comme des barques soudainement amarrées à l’onde répétée de ces flaques dévoreuses. Ailleurs, les ossatures charpentées se défont, tels des épaves entraînées dans des dérives incertaines.

À ses entours, devant, derrière, dessus, dessous, la ligne foisonnante file ses remous, retaille et recoud les pièces détachées,  monte des architectures de dentelles, fil à fil, en pointillé, en faux-filé, en mailles prêtes à glisser et se défaire, s’il fallait que la main y perde l’aiguille et le fil.  Fil, filet, la ligne pêche ses objets ramenés des profondeurs que sondent les gestes de dessiner et d’encrer la surface et en rapporte des trésors enfouis jadis dans de vieux paquebots pirates coulés au fond des mers. Inconscient ? Dess(e)ins détournés, quand le trajet change soudain de direction et entre dans la boutique de l’antiquaire ou le marché aux oiseaux.

On reconnait ici à l’œuvre une écriture directe faisant du crayon et de la plume le plus simple et à la fois le plus puissant des instruments. Cette économie de moyens permet une immense liberté où  la poïétique comme processus de création prolifère d’inventivité. Ainsi, de ces départs à même le vide, le blanc, quand une agitation du crayon, de la main, de tout le corps se transforme en secousses sismiques. Le dessin monte alors des personnages, s’enfle de tempêtes et  tourbillonne d’outrages faits à la figuration, quand néanmoins les effets de surréel ne font qu’emprunter les marques tangibles du réel soumises à d’inimaginables transgressions, délicieuses perturbations. Entre la finesse des lignes minces et l’épaisseur des traits appuyés plus largement, on devine que le temps a passé et que le pâle aurait une tendance à la fragilité, à l’oubli, à la disparation alors que le foncé se fait insistant, rugueux, charbonneux parfois, afin de mieux imposer sa marque dans un présent affirmé. Ceci n’est pas sans rappeler la morsure ou la griffe plus ou moins profonde sur la plaque à graver selon les valeurs et la variance à donner dans l’apparaître du tracé.  L’emploi de peinture acrylique installe une liquidité/liquéfaction des substances, parfois évanescente, parfois opaque qui interagit avec les réseaux de lignes.

La vitesse, le hasard programmé des gestes, les qualités intensives de la tache et de la giclure animent des mouvements imprévisibles. Dans les séries en noir, le dessin sous-jacent est partiellement recouvert d’une couche liquide masquant ses parties, qui sont par la suite découvertes, par soustraction de la matière, et révèlent une stratification temporelle entre le fond dessiné, mémoire perdue, et la surface noircie. Ces jeux libres entre tréfonds et surface participent de cet anéantissement de la figuration dans des machinations poétiques et plastiques.  L’artiste nous invite, là, à un exercice de divination, car qui pourra lire dans ces entrailles ouvertes, nappées d’un nuage noir, en mouvance ?

Dessein

La pensée plastique est ici une pensée du corps, une disposition qui n’a rien d’idéel, mais qui s’incarne dans une matérialité tangible, dans les plis, les grains et les froissements du support ou encore dans son aspect lisse et glissant. Quelle malléabilité de la forme, de la matière, du geste peut rendre compte de la vitesse de l’esprit, des imbroglios de l’imaginaire qui s’incarnent effectivement dans l’œuvre. Oui, il s’agit bien d’incarnation, car le dessin malgré son caractère idéel, manifestant ainsi le dessein, concept ou intentionnalité, allié à la tache, à l’informe possède la capacité de matérialiser des corps, des liquéfactions, des nuages tout autant que des cristaux, bref, des structures organiques ou fractales. Mais, de plus, toutes les opérations de conception de l’espace-temps, démultiplié, polysensoriel, aux dimensions multidirectionnelles.

Théâtre de la vie et de la mort, la surface recouverte de ses fils arachnéens, cet univers profus, ce monde des êtres mélangés, sans identités, aux corps fracassés et métamorphosés, attendent là, dans leur exaltation charnelle, leur abondance organique quoique désorganisée. Faits volontairement d’accidents et d’erreurs anatomiques, animés de passions, d’intensités, ils se reportent en longitude et en latitude sur la surface à couvrir, inscrivent une géométrie inexacte, une géographie aux continents distordus, aux mers déchainées, aux astres disparus dans d’immenses trous noirs. Là où les figures tatouées, froissées, dédoublées se superposent, se répètent en reflets de miroirs croisés, elles se copient les unes les autres en s’inversant. Le double, le sarcophage se tapissent dans l’antichambre et dissimulent leurs ombres.

Ancrée dans la recherche de voies singulières, l’artiste poursuit sa quête d’une différence assumée, ayant renoncé au seul primat formaliste, et portant haut et fort ses visions personnelles, peuplées d’insolites rencontres. Loin d’un art qui serait coupé de la vie intérieure, cette trajectoire individuelle emprunte les couloirs de l’histoire, les récits mythologiques, les procédés techniques de la culture contemporaine, afin de mieux achever, dans l’espace-temps de l’œuvre, la construction d’une cathédrale intérieure qui illumine la vie. Celle-ci n’est autre que le revers et le retournement de l’antre.  Car, si l’antre est le lieu de l’enfantement, la cathédrale est l’espace de l’élévation, ultime dessein, et achèvement du trajet du dessin quand le noir est devenu lumière.

© Françoise Le Gris

Commissaire

 

Une réflexion au sujet de « DESS(e)INS DÉ-FIGURÉS »

  1. Katherine Ahn, KBS TV Producer

    Hello Ms. Louisette Gauthier, I am a TV producer with Korean Broadcasting, and I will be in Stanstead on Tuesday(6/14) and Wed (6/15) of next week. We are in town filming a story about border town relationship between Derby Line, Vermont and Stanstead. Would you please accommodate us with an interview about your life as border town resident and as artist in Stanstead? I am sorry, I do not speak any French… My contact email is at above and cell number is 240-370-3233. I hope you will grant me an interview; It would be lovely to meet with you in person. Thank you. Sincerely, Katherine Ahn

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